La Befana: entrevue avec Anaïs Pellin

Diplômée en jeu, détentrice d’un master en études théâtrales, Anaïs Pellin est comédienne, créatrice, marionnettiste, animatrice et autrice… rien que ça! Grâce à ses nombreux projets depuis son arrivée de Belgique à Vancouver en 2016, Anaïs Pellin a pu se démarquer comme étant une artiste d’envergure. Elle a travaillé avec diverses compagnies, dont Vortex Theatre, Presentation House ou encore le Théâtre de la Pire Espèce. En mars 2020, elle a fondé la Kleine Compagnie, lui permettant de développer des projets intimistes et poétiques s’inspirant du théâtre d’objet. Avec la compagnie, elle crée « Clémentine », qui vient d’être présenté à Presentation House Theatre, et « La Petite Sirène », un projet qui a fait partie des micro-résidences du Théâtre la Seizième en juin 2021. Sa dernière pièce, « La Befana », bénéficie du programme de développement dramaturgique de la Seizième.

Et on te verra aussi dans « Le merveilleux voyage d’Inès de L’Ouest » au printemps 2022… ça en fait des choses! Quel est le moteur de ta pratique artistique? Qu’est-ce qui t’inspire, qu’est-ce qui t’allume?

Anaïs Pellin: La chose la plus importante pour moi c’est de raconter des histoires. C’est de voir comment on construit des histoires, ensemble, en équipe. J’aime toucher à plusieurs techniques. J’aime l’écriture de plateau, l’écriture scénique. J’aime aussi voir comment, avec les interprètes, on raconte une histoire : si on part d’une histoire qui existe déjà ou si on part d’un thème, d’une idée, voir comment on peut la développer. Je réalise aussi à quel point j’aime la collaboration avec une équipe autour d’un texte : voir comment les acteurs s’emparent des mots et les rendent vivants.

Tu aimes t’inspirer des contes ou du folkore, tu le fais notamment pour « La Befana ». Pourquoi est-ce important de réimaginer les histoires à ta façon?

Anaïs: Je trouve que c’est important de voir comment les histoires résonnent encore aujourd’hui auprès du public, si elles ont encore une place sur nos scènes, et comment on les adapte, comment on se les approprie selon ce qu’on vit aujourd’hui. Il y a toujours des grands thèmes universels dans les contes mais les publics évoluent et il faut donc se poser la question de « comment puis-je partager cette histoire qui m’intéresse avec les autres? Comment toucher un public plus large que juste soi-même en racontant des histoires? »

« La Befana », le texte que tu écris en ce moment dans le cadre du programme de développement dramaturgique avec la Seizième, appartient justement aux figures folkloriques: la légende dit que la Befana, une vieille femme sur un balai volant, passe dans les maisons rendre visite aux enfants la nuit précédant l’Épiphanie. D’où vient l’idée d’adapter cette légende pour le théâtre et comment résonne-t-elle pour toi aujourd’hui? Comment t’appropries-tu cette histoire?

Anaïs: C’est lié à une histoire familiale. Mon grand-père vient du nord de l’Italie et a immigré en Belgique. Il voulait vraiment s’adapter à son nouveau pays et a décidé de rejeter tout ce qui avait trait à l’Italie, il n’a pas transmis sa culture italienne à mon père, ni à ses petits-enfants. Mais à la fin de sa vie, il recommençait à parler de l’Italie, c’était la première fois que je l’entendais parler italien. Il était touché par un cancer du cerveau et perdait un peu la notion du temps. Un soir, il a appelé ma grand-mère et il lui a demandé : « est-ce que la Befana est passée? », parce que c’était la légende qu’il connaissait étant petit, un peu comme le Père Noël ici ou Saint Nicolas en Belgique. Et j’ai trouvé cette image si belle, celle d’un vieil homme sur son lit de mort appelant sa femme pour lui demander si la Befana était passée. J’ai trouvé ce personnage folkorique d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’une femme, ça renoue notamment avec les croyances païennes des déesses, le retour de la lumière, et comment cette figure pouvait aussi annoncer la mort mais comme faisant partie du cycle de la vie. C’est cet aspect-là qui m’a fait m’intéresser à cette légende.

Dans tes bios, tu écris que ton théâtre est « autant pour les grands que pour les petits ». Qu’est-ce que ça représente pour toi, le jeune public?

Anaïs: Le jeune public c’est un public super intéressant parce que c’est un public captif. Les enfants, que ce soit dans les représentations scolaires ou familiales, ils n’ont pas spécialement « choisi » d’être au théâtre et donc ça crée une grande mixité sociale : il y a des enfants qui ont l’habitude d’aller au théâtre, qui y vont souvent et qui aiment ça, puis des enfants pour qui ce sera peut-être la première sortie théâtrale. Et c’est donc un public assez exigeant parce qu’ils vont montrer s’ils n’ont pas tous les codes, ils vont montrer s’ils n’aiment pas, ils sont moins « prudes » qu’un public adulte. Puis ils vont tout de suite poser les bonnes questions, avoir une réflexion par rapport à l’histoire et voir quand ça ne fonctionne pas. C’est un public très intéressant et très diversifié.

Tu as parlé de la différence entre un travail de création de plateau, d’écriture scénique, et de l’écriture « seul·e ». C’est quoi la différence entre les deux? As-tu appris de nouvelles choses? Est-ce que chacun de ces types d’écriture apporte à l’autre?

Anaïs: Ça a été en quelque sorte une révélation. Je me suis rendue compte que j’aimais aussi ça, réfléchir à une image et m’interroger sur comment la traduire en mots. Il y a tout un travail poétique qui est très intéressant et il y a pour moi un parallèle avec l’écriture de plateau parce que, dans ce type d’écriture, on se pose tous.tes ensemble la question, en équipe, de la « traduction » de cette image poétique. Quand tu écris seul.e, il va de toute façon y avoir à un moment la « confrontation » avec les comédien.ne.s et l’équipe, donc tu sais que tu dois leur laisser de la place. Pour moi, c’était toute une réflexion sur « est-ce que c’est de l’écriture ou de la mise en scène? ». Je dois me retirer en tant qu’autrice et puis laisser la place pour ce qui pourrait être l’interprétation d’un·e metteur·euse en scène et des comédien·ne·s, et ne pas imposer quoique ce soit sur le texte.

Tu travailles souvent avec du théâtre d’objets ou des marionnettes. Qu’est-ce que cet art ajoute au théâtre? Que peut-on faire avec des marionnettes qu’on ne peut pas faire avec un texte « traditionnel », sans ces matériaux?

Anaïs: Avec le théâtre d’objet, ce qui m’intéresse énormément c’est qu’on peut reproduire des choses qui sont parfois difficilement reproductibles sur scène. Grâce aux objets miniatures, on peut re-créer tout un décor proche d’un décor de film, bien que ce ne soit jamais complet parce qu’il ne s’agit pas de cinéma. C’est comme un théâtre « à trous » parce qu’il va toujours manquer un élément, on va faire appel à l’imaginaire du spectateur pour nous aider à combler ces trous. Ce que je trouve intéressant dans le théâtre d’objets et le théâtre de marionnettes, c’est ce qu’un objet inanimé peut amener comme poésie sur scène. Comment on peut le faire vivre et lui donner des émotions. Un exemple très simple: on fait un spectacle de marionnettes, puis des enfants, et parfois même des adultes, pensent que l’expression de la marionnette a changé. C’est juste l’interprétation ou la manière de manipuler du marionnettiste qui donne cet effet, mais on veut y croire, l’imagination prend vraiment de la place et c’est quelque chose que je trouve très beau.

Tu travailles sur « La Befana » depuis plusieurs années, c’est un cycle qui est assez long. Le cycle du programme à la Seizième est de deux ans d’habitude, il s’est étiré à cause de la pandémie. À quoi revient-on dans le processus après un temps de pause ou un temps de changement? As-tu envie d’amener autre chose? As-tu envie de clarifier ta vision de la pièce maintenant que tu as eu un peu de recul?

Anaïs: Je pense que c’est important parfois de laisser poser un texte, de vraiment prendre du recul parce qu’il y a une certaine fatigue qui s’installe dans les processus de création, et puis on n’a plus de recul par rapport à ce qu’on crée. Le fait d’avoir eu un temps de pause, ça m’a vraiment permis d’avoir un nouveau regard. Avoir une équipe de comédien·ne·s pour lire le texte, ça fait aussi une énorme différence parce que, tout à coup, il y a des personnes qui interprètent les mots écrits sur la page d’une certaine manière, et c’est intéressant de découvrir quel est le premier instinct des comédien·ne·s ou de la metteuse en scène, Emilie Leclerc, et de quelle façon ils et elles perçoivent le texte. Et quelque chose qui nous est apparu très clairement, c’est la prochaine étape serait de conclure un partenariat avec une école pour avoir au moins une lecture publique, devant jeune public, avant la production.


Découvrez la suite de l’entrevue avec Anaïs Pellin dans le troisième épisode de notre série de balado « En coulisses ». Pour suivre le développement de « La Befana » et des autres projets des artistes impliqués dans le programme de développement dramaturgique de la Seizième, rendez-vous sur notre page « Artistes en résidence ». Et en attendant de découvrir ces projets sur scène, vous pourrez retrouver Anaïs dans notre spectacle jeune public « Le merveilleux voyage d’Inès de L’Ouest », le samedi 26 mars au Studio 16.

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