Entrevue: André Gélineau et Gilles Poulin-Denis

Au cours d’une rencontre chez Video Cat à Vancouver, l’un des derniers vidéoclubs de la ville, André Gélineau, auteur de S’effondrent les vidéoclubs, et Gilles Poulin-Denis, metteur en scène du spectacle, ont échangé à propos de leurs inspirations, du processus créatif et des aspects artistiques de l’univers si particulier de la pièce. Extrait de leur entrevue.

Gilles: Qu’est-ce qui t’as amené à écrire S’effondrent les vidéoclubs? Qu’est-ce qui t’as inspiré?

André: Je pense que la dame qui nous permettait de tout louer au vidéoclub de mon enfance a été un moteur important. Elle a été celle qui m’a inspiré le premier personnage important, Sania, la propriétaire. Une femme très aigrie, très dure, mais en même temps très drôle. C’est la moins bonne employée de vidéoclub au monde mais ça en fait un personnage intéressant parce qu’elle est un peu prise dans cet écosystème. Elle a juste hâte que ça se finisse. J’imaginais cette même femme quand j’étais jeune et que j’allais au club vidéo, qui attendait juste qu’on prenne nos films – peu importe ce qu’on louait –, qu’on paie et puis bye bye. Je trouvais qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans ce personnage qui t’accueille dans ce lieu particulier, un peu vieillot, à l’odeur de vieux tapis et de popcorn. Il y a quelque chose d’un peu atypique dans ce lieu que je n’ai jamais retrouvé ailleurs dans ma vie. Ça a éveillé quelque chose en moi.

André: Si tu ne faisais pas de la mise en scène mais que tu étais réalisateur pour le cinéma, y a-t-il un genre en particulier qui t’attirerait davantage?

Gilles: C’est une bonne question. Le cinéma m’intéresse mais davantage comme auteur qu’en tant que réalisateur. Plus dans la façon de raconter l’histoire, ce que permet le cinéma qui n’est pas possible au théâtre. Au cinéma, tout le monde va voir la même chose. Tu peux vraiment contrôler l’œil du spectateur. Tu peux le faire aussi au théâtre mais le spectateur est libre de regarder ce qu’il veut, quand il veut. Si le spectacle est ennuyeux, il va regarder les lumières…

André: C’est un plan séquence.

Gilles: Exactement. Tandis qu’au cinéma il y a un contrôle absolu de ce que le spectateur voit. Ce qui m’intéresse, ce serait plutôt la façon de construire l’histoire, ce que tu montres quand, plus que l’aspect réalisation.

André: J’ai l’impression que le cinéma a le monopole sur le théâtre en ce moment en ce qui a trait à ce qu’on consomme comme histoires. Penses-tu que le cinéma va survivre au théâtre? Que l’un a une incidence négative sur l’autre ou, au contraire, le cinéma propulse le théâtre différemment, il lui donne un carburant intéressant?

Gilles: Je pense que ça a changé. Le cinéma a une grande influence sur la façon dont on raconte les histoires au théâtre. Avant, on était vraiment dans des pièces en un acte, avec unités de temps, de lieu et d’action. Le cinéma a fait en sorte que, tout à coup, on a pu avoir des flashbacks. Ça a impacté la façon dont on écrit et on raconte des pièces de théâtre. Je pense que les médias sociaux ont aussi changé notre perception, que les gens cherchent un peu plus de réel, d’où tout le théâtre documentaire qui existe actuellement. En tant que spectateurs, on aime savoir que c’est arrivé pour de vrai. Ça pose une question intéressante sur la place de la fiction dans le théâtre.

André: Y a-t-il des éléments dont tu veux te rappeler ici, ce sentiment d’être dans un vidéoclub?

Gilles: Ce qui me frappe le plus, c’est la distraction. Il y a toujours quelque chose qui attire l’œil, un titre, etc. Sur chaque pochette de DVD, il y a comme une petite porte de sortie vers un autre monde. J’imagine les personnages qui sont dans ce club vidéo. Il y a une certaine normalité qui s’installe, mais ils côtoient tous ces univers différents en permanence. Je trouve aussi qu’il y a quelque chose dans ton écriture qui nous propulse dans d’autres univers selon les scènes.

André: J’aime beaucoup cette idée que les personnages cherchent à témoigner d’une vérité mais avec tellement de fiction autour d’eux. Leur monde est saturé de fiction. Pour Sania, un des personnages, c’est même un enjeu, faire en sorte que cette fiction disparaisse parce que le poids de celle-ci est devenu trop grand sur sa vie fade, elle se sent prisonnière d’un carcan. J’ai l’impression que travailler dans ce type de lieu, toujours être dans cette espèce de réminiscence de toutes ces fictions, ça a un impact sur nous. La façon dont notre quotidien est teinté, la charge de tous ces récits.

Gilles: Dans toutes ces histoires, ces films, il a souvent quelque chose d’extraordinaire qui se passe. Quand on compare notre vécu à ces films, ça ajoute un poids à la normalité de nos « petites vies ». Retrouve-t-on un peu ça dans la pièce?

André: Oui, ce sont des personnages qui ne vivent pas de leur passion du tout. Ils sont un peu enjonchés dans leur solitude. Ils vivent sur un tout petit territoire, ils voient toujours les mêmes visages, ils vivent les mêmes enjeux de façon cyclique. Pour nous, le rêve est souvent concrétisable, on trouve des stratégies pour approcher des éléments qui font appel à des envies, des fantasmes, des désirs qu’on a pour le futur. Alors que ces personnages sont peu là-dedans, à part Luc St-Pierre qui est le réalisateur du documentaire dans lequel se déroule la pièce. Mais les autres sont un peu pris dans cette espèce de quotidien. Je pense que le film vient répondre à ce besoin d’assouvir certains aspects par rapport aux rêves et univers plus particuliers.
J’enseignais le théâtre à des jeunes du collégial au Québec et une fille m’a un jour confié adorer le cinéma. Quand je lui ai demandé pourquoi – sa réponse m’a beaucoup émue – elle m’a dit que c’était le seul moment, quand elle regardait un film, où elle se sentait libre. Le fait de rêver, d’entrer dans l’univers d’un film, lui procurait ce sentiment de liberté. C’est quelque chose que j’ai beaucoup gardé en tête, surtout en écrivant le personnage de Karl-Éric dont toute la vie affective se transpose un peu dans ce qu’il consomme comme cinéma.

Gilles: Ça devient une espèce d’échappatoire.

André: Vraiment. Ça catalyse quelque chose.

 


Découvrez l’entrevue complète entre André Gélineau et Gilles Poulin-Denis en quatre capsules vidéo sur la page du spectacle.
S’effondrent les vidéoclubs sera présenté du 25 mai au 4 juin, au Studio 16. Infos et billets disponibles sur notre billetterie en ligne.

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