La Détresse et l’Enchantement: entrevue avec Marie-Thérèse Fortin et Olivier Kemeid

Nous avons discuté avec la comédienne Marie-Thérèse Fortin et l’auteur-metteur en scène Olivier Kemeid. Ensemble, ils ont développé un montage théâtral de l’œuvre autobiographique de Gabrielle Roy, La Détresse et l’Enchantement, un spectacle que nous recevons en avril et qui nous fait découvrir l’épopée de cette grande autrice franco-manitobaine à la recherche de sa voie et de sa voix. Avec beaucoup d’admiration, ils nous parlent de cette importante figure de la littérature canadienne et de leur travail à quatre mains.

Quand l’avez-vous trouvée votre voie/voix?

Marie-Thérèse Fortin: C’est une grande question! Je pense que c’était au CÉGEP. J’étais étudiante en sciences de l’éducation option maths, et je ne savais pas trop ce que je voulais faire dans la vie – comme beaucoup de jeunes – mais il y avait une troupe de théâtre très active au CÉGEP de Matane (Québec) qui était dirigée par un certain Michel Bouchard, qui était étudiant en tourisme, qui s’est avéré devenir plus tard Michel Marc Bouchard, l’auteur dramatique que l’on sait. J’ai commencé à faire avec cette troupe des spectacles étudiants pendant deux ans et un professeur qui m’a vue sur scène m’a vraiment poussée à me présenter dans des écoles de théâtre, puis je pense que sans lui je n’y serais jamais allée de mon propre chef. Je ne pensais pas que c’était quelque chose à laquelle je pouvais accéder. Je venais de la campagne, d’une famille d’agriculteurs, et pour moi les écoles de théâtre c’était réservé aux enfants d’artistes. Il m’a donc poussée à me présenter dans les écoles, j’ai fait mes auditions et puis j’ai été acceptée au Conservatoire de Québec où tout a commencé.

Olivier Kemeid: Ma voix d’écriture j’avais onze ans, j’étais sur un voilier, c’était en 1986. Et ma voie de théâtre, c’était à l’université, j’étais étudiant en sciences politiques et je faisais du théâtre en parascolaire, et c’est là que ça s’est vraiment développé. Dix ans plus tard, dix ans après le choc de l’écriture.

Marie-Thérèse: Comme quoi la politique mène à tout! (rires)

Olivier: On parle d’« acteurs » politiques, de « scène » internationale… D’ailleurs, j’avais écrit des discours pour des politiciens quand j’étais étudiant en écriture à l’École nationale de théâtre. C’était bien plus payant que d’écrire des pièces de théâtre, mais pas mal moins drôle! (rires)

On part au début. La Détresse et l’Enchantement, c’est l’autobiographie inachevée de Gabrielle Roy. C’est ancré dans notre littérature. Marie-Thérèse, ça fait presque trente ans que tu as commencé à avoir des réflexions en lien avec une adaptation théâtrale de l’œuvre. Pourquoi c’était si important pour toi de t’approprier ce roman? D’où est venue cette soif de parler de Gabrielle Roy, de la faire vivre sur scène?

Marie-Thérèse: La lecture de La Détresse et l’Enchantement a vraiment été un choc. J’avais lu un très bon papier sur cette autobiographie et j’aimais beaucoup le titre, il m’avait accroché. J’étais une jeune comédienne qui sortait de l’école puis je me suis mis à lire son livre et ça m’a extrêmement parlé. Ça me parlait fort parce que je reconnaissais des histoires de ma famille. La voix de Gabrielle Roy, sa façon de raconter, de faire vivre ses personnages, de nommer l’émoi, la détresse et l’enchantement qui l’habite, c’était quelque chose qui me parlait formidablement. Je pense que c’est le cas pour tous les lecteurs de Gabrielle Roy. Elle a ce pouvoir comme écrivaine de savoir toucher, de savoir mettre en mots une émotion et un récit, sa façon de raconter est formidable. Ce que je ne savais pas, c’est qu’elle avait voulu être comédienne, qu’elle s’était impliquée dans des productions, qu’elle avait joué et qu’elle avait songé très sérieusement à aller chercher une formation en Europe pour devenir comédienne professionnelle. Je trouve que ça se sent dans sa façon d’écrire, de raconter des histoires et je pense que c’est cet aspect théâtral qu’il y a dans son récit que je voyais percer à travers l’écriture et qui m’a donné envie de porter cette parole-là à la scène. Je trouvais que c’était une parole vivante, qui pouvait vraiment s’exprimer sur un plateau de théâtre. Donc j’ai commencé à faire un montage, mais les premières lectures que je faisais c’était quasiment des lectures d’extraits du roman tellement je n’arrivais pas à choisir! (rires) Puis au fil des ans, je ressortais ce projet, je retravaillais dessus. Je voyais tout ce que je pouvais mettre de côté qui appartenait davantage à la littérature et ce qui était plus propre à se retrouver dans une parole théâtrale. Et puis c’est Olivier, avec qui j’étais en contact, qui m’a dit que le Festival International de Littérature (FIL) voulait célébrer le centenaire de Gabrielle Roy. Je lui avais parlé assez brièvement du montage et il m’a dit qu’il en avait parlé aux organisateurs du festival, qu’on pourrait peut-être leur présenter le projet.

Olivier: Moi j’étais assez inculte au sujet de Gabrielle Roy. J’avais lu La petite poule d’eau qui était une lecture obligatoire que j’étais étudiant, et Bonheur d’occasion de moi-même. Donc je me plonge dans l’œuvre (La Détresse et l’Enchantement) que je trouve fabuleuse, mais c’est si littéraire que je ne suis pas certain de voir le potentiel théâtral. Marie-Thérèse avait l’intuition qu’il y avait là une langue belle à entendre, alors que pour moi elle était magnifique à lire mais quand même complexe. Elle est si écrivaine, cette écrivaine! (rires) C’est un peu une tautologie ce que je dis mais il y a des écrivains qui ont une oralité très forte où on se dit que le passage à la scène est évident. Ce n’est pas évident chez Gabrielle Roy! Le but n’était pas de l’adapter, de la transformer, mais de la garder intacte tout en coupant une partie.

Le roman commence avec cette phrase magnifique, phrase qui commence votre spectacle d’ailleurs: « Quand donc ai-je pris conscience que j’étais dans mon pays d’une espèce destinée à être traitée en inférieure? » C’est une phrase forte. Est-ce quelque chose qui vous a parlé tout de suite en tant qu’être humain?

Marie-Thérèse: Oui, beaucoup. Dans la mémoire collective, je pense qu’il y a eu des périodes où le fait d’être francophone au Canada était problématique, et dans certaines régions du pays ça l’est encore. Même au Québec, il y avait une classe dominante et une classe inférieure qui était majoritairement francophone. Je pense que cette mémoire collective laisse des traces à travers le temps, on hérite de l’effet de cette histoire et on porte ça. Même si on s’est affranchis de certaines choses, je pense qu’il reste des traces de cette condition. Et ce qui me touchait beaucoup quand j’ai lu cette première phrase de Gabrielle Roy, c’était d’abord de prendre conscience que je n’étais pas très au courant de ce que c’était qu’être francophone hors Québec et, d’autre part, quand elle parle de sa visite chez Eaton (chaîne de magasins) avec sa mère, j’étais complètement avec elle. Je savais exactement de quoi elle parlait, et l’impression de cette différence était extrêmement précise et vivante. Il est resté quelque chose d’une différence, de supériorité et d’infériorité, qui ne se vit peut-être pas de la même façon mais qui est encore là. Donc quand Gabrielle Roy parle de cette infériorité, je sais de quoi elle parle.

Olivier: On est rattrapé par la réalité. Moi j’avais cette impression de faire œuvre utile de parler exactement de ce qu’évoque Marie-Thérèse, c’est-à-dire les racines de malentendus, de différences, d’injustices. Et en pleine tournée, il y a eu ce moment en Ontario où le gouvernement a décidé de fermer des écoles de langue française. Marie-Thérèse décrivait la jeune Gabrielle Roy qui était obligée d’aller à l’école en anglais et c’était en train de se passer en 2018-2019. On ne pouvait pas imaginer que de telles choses se reproduisent. C’est tout de même étonnant, on parle pour Gabrielle Roy d’événements qui se sont passés au début du XXème siècle. Un autre thème très puissant dans l’œuvre et qui résonnait c’était les combats que devaient mener les femmes. Le nombre de sacrifices pour mener une vie pleine et libre d’écrivaine était hallucinant. Il fallait que ce soit hors mariage, hors famille: c’était impensable la conciliation entre les deux à cette époque. Néanmoins, il y a encore des combats qui doivent être menés par les femmes aujourd’hui et ça résonnait beaucoup dans les salles qu’on a pu faire à travers le Canada. Je me souviens notamment avoir vu beaucoup de petites filles qui étaient venues avec leurs grand-mères, des publics multigénérationnels qui retrouvaient des échos par-delà les âges d’une recherche, pour paraphraser Virginia Woolf, « d’une chambre à soi ». C’est ça la quête de Gabrielle Roy, et c’était bouleversant. Je pense que j’en avais peut-être sous-estimé l’impact, la résonnance actuelle. Pour moi je faisais devoir de mémoire en évoquant La Détresse et l’Enchantement. Et je pense que je ne mesurais pas à quel point ça décrivait aussi, en quelque sorte, le monde d’aujourd’hui.


Écoutez la suite de l’entrevue avec Marie-Thérèse Fortin et Olivier Kemeid dans le cinquième épisode de notre série de balados « En coulisses » pour en apprendre davantage sur le montage des mémoires de Gabrielle Roy et les aspects artistiques autour du spectacle. La Détresse et l’Enchantement sera présenté du 21 au 23 avril au York Theatre. Infos et billets disponibles sur la page du spectacle.

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