Parler mal : explorer l’insécurité linguistique par l’art et les médias
Qu’est-ce que ça veut dire, « parler bien » ? Est-ce que cela veut seulement dire quelque chose ? C’est ce que questionnent les artistes Bianca Richard et Gabriel Robichaud dans “Parler mal”, un spectacle qui explore l’insécurité linguistique vécue par de nombreux·ses francophones en contexte minoritaire. Alors que nous présentons la pièce à guichets fermés les 6 et 7 février prochains, on vous invite à découvrir l’histoire captivante de ce projet protéiforme.
Pourquoi ce titre ?
Bianca Richard et Gabriel Robichaud sont tous deux originaires du sud-est du Nouveau-Brunswick, une région injustement perçue comme « mauvaise francophone », notamment du fait du parler populaire acadien, le chiac, qui mêle français, vieux français, anglais et verbes anglais francisés. Longtemps réduit·es au silence par peur d’être jugé·es, Bianca et Gabriel ont constaté combien leur rapport à leur langue maternelle a été façonné par des préjugés et le sentiment d’être en dehors de la norme linguistique. Ces réflexions les ont amené·es à ouvrir le dialogue autour de la langue et de l’identité.
« L’insécurité linguistique qui découle du sentiment d’illégitimité ; c’est triste quand il s’agit d’un individu, c’est lourd de conséquences quand il s’agit d’une collectivité. »
Annette Boudreau, socio-linguiste, dans son livre Dire le silence, 2022
Comment est né le projet ?
Bianca Richard et Gabriel Robichaud se rencontrent à Banff en 2016, au cours d’une résidence d’artistes. Un beau jour d’août 2019, après une journée de tournage sur le plateau de la série À la Valdrague, Gabriel se lance. Il reparle à la comédienne, avec qui il partage l’affiche, de créer sur ce qu’ils vivent depuis leur enfance: un malaise par rapport à leur façon de parler le français. Un comble pour deux artistes récipiendaires de prix en théâtre et en littérature! Bianca et Gabriel décident alors d’en découdre avec leur insécurité linguistique, ce sentiment “d’illégitimité qu’une personne peut ressentir par rapport à sa manière d’exprimer sa langue maternelle”, comme le décrit Bianca. Ils constatent que quand ces questions sont abordées dans l’espace public, c’est rarement du point de vue des locuteur·ices, des personnes ayant grandi avec cette réalité. Les deux créateurices commencent à compiler des “bibliographies linguistiques”, documentant les moments d’inconfort linguistique dans leurs vies. Ce sont les prémices du projet Parler mal.
Comment s’est-il développé ?
Avec un sujet presque trop vaste pour être circonscrit à un seul médium, le projet se décline sous plusieurs formes: un balado, un documentaire télé, et une pièce de théâtre. Un fil rouge demeure : l’aspect documentaire. En plus de raconter leur vécu, Bianca et Gabriel se plongent alors dans des ouvrages scientifiques, des rencontres dans le milieu scolaire et des entrevues avec des socio-linguistiques.
Dès 2020, le texte, dans lequel ils évoquent leurs propres expériences, attire l’attention du milieu théâtral suite à ses présentations en lectures publiques. Il suscite très vite de l’intérêt et obtient le Prix national d’excellence RBC de la Fondation pour l’avancement du théâtre francophone au Canada.
Le projet se déporte alors sur les ondes. À la suite d’une entrevue dans l’émission « Du côté de chez Catherine » sur les ondes d’ICI Première, Radio-Canada Acadie propose à Bianca Richard et Gabriel Robichaud de développer un balado. Lancé en septembre 2021, il se compose de cinq épisodes partageant des témoignages, anecdotes et réflexions personnelles sur l’insécurité linguistique, appuyés par des interventions de socio-linguistes, enseignant·es et personnalités politiques. Enfin, approché·es par une société de production, les deux créateur·ices développent un long-métrage documentaire pour la télévision. Il voit le jour en 2023 sur Radio-Canada.
« Il y a eu un point de bascule au moment où, en conversation avec la socio-linguiste Isabelle Violette, Bianca et moi avons pris conscience que le spectacle qu’on créait répondait à un silence auto-infligé d’individus, voire de communautés. Les prises de parole qui nous reviennent après les représentations sont d’un rare précieux pour un projet comme le nôtre. »
Gabriel Robichaud
Et la pièce ?
La pièce de théâtre, une docu-fiction mêlant les expériences des deux artistes de l’enfance à l’âge adulte et des interventions d’expert·es, est finalement créée en 2024. Il en ressort une œuvre touchante et drôle, qui sonne comme un acte de résistance libérateur. Produite par Théâtre Gauche avec le Satellite Théâtre, le Théâtre À tour de rôle et le Festival TransAmériques en co-producteurs, elle est présentée en tournée Moncton, Carleton-sur-Mer, Paris, puis poursuit sur sa lancée en 2025 en jouant au Nouveau-Brunswick, en Colombie-Britannique et au Québec devant des publics variés, montrant combien cette œuvre résonne indépendamment des horizons.
Le Théâtre la Seizième accueille le spectacle les 6 et 7 février, en co-présentation avec l’Alliance Française Vancouver. Les représentations sont complètes. Une conférence sur l’insécurité linguistique, intitulée « Ah, ton accent est cute! », et animée par la Dre Marie-Eve Bouchard, PhD, socio-linguiste et professeure à UBC, aura lieu le 6 février avant le spectacle, à 18h.
Le sujet vous fascine ? Continuez la lecture ! Consultez nos sources :
- Cinq questions à Bianca Richard et Gabriel Robichaud – Entrevue dans JEU, revue de théâtre
- Parler mal pour bien discuter de l’insécurité linguistique – Journal La Liberté
- Le balado Parler mal – OHdio
- Le documentaire Parler mal – ICI Télé
Crédit photos: Annie France Noël